Ulysse aux Phéaciens: "Mais vous, dès que poindra l'Aurore,
hâtez-vous pour me permettre, à moi malheureux, de fouler
ma terre paternelle après tant d'épreuves subies. La vie
peut me quitter, pourvu que je revoie seulement mes biens, mes servantes
et le haut toit de ma grande maison." Odyssée,
VII 222-5
On ne trouve
pas, dans la langue homérique, de terme équivalant exactement
à notre concept de "famille". Parler, à propos
du monde homérique, d'une "société de la famille",
en identifiant cette famille à l'oikos comme le fait Aristote,
revient à jouer d'une équivoque. Même si E. Benveniste
est prêt à accepter que le sens premier d'oikos
est celui d'une grande maison groupant toute la descendance du chef
de famille, il importe de constater que, chez Homère, le terme
a déjà définitivement perdu ce sens premier. L'oikos
peut être une structure première de la société
homérique, cela n'implique pas qu'on puisse en déduire
une "société de la famille". Dans la poésie
homérique, le terme oikos désigne aussi bien la
"maison" d'un point de vue matériel que, par métonymie,
les habitants et les richesses qu'elle abrite. L'oikos est la
structure créée par une famille riche pour répondre
à des exigences économiques et matérielles. L'oikos
est à la fois autre chose et plus qu'une entité définie
par des relations familiales.
Dans l'Odyssée,
Ulysse aspire autant à retrouver son épouse, son fils
et ses parents — sa famille proche — qu'à retrouver
sa place dans une "maison" (oikos) qui est aussi une
entité économique et politique; le prestige d'Ulysse comme
roi d'Ithaque passe par la reconquête de sa "maison".
De ce point de vue, l'oikos est une structure prédominante.
A Ithaque, Ulysse ne peut avoir d'identité et de pouvoir qu'en
tant que "chef de maison". Il est roi parce que sa maison,
malgré son caractère modeste, lui confère ce titre.
Pour renverser Ulysse, il suffit aux prétendants de s'approprier
son oikos en épousant Pénélope. Le politique
est ici inclus dans une fonction qui assimile entièrement le
"roi" au "chef de maison". On ne s'étonnera
pas d'apprendre que, avant son départ pour Troie, Ulysse gouvernait
son "peuple" (laos) "avec la douceur d'un père"
(Odyssée, II 233). Mais on se gardera de pousser trop
loin cette assimilation qui conduit à sous-estimer l'importance
d'institutions qui prouvent, par ailleurs, l'existence d'une vie politique
collective. Il faut aussi faire la part d'une technique poétique
qui fait du destin personnel une métaphore du destin collectif
et qui réduit l'aventure collective à l'aventure d'une
famille. Dans l'Iliade, le destin de Troie et celui d'Hector
sont ainsi confondus.








